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lundi, 16 novembre 2015

La grande saga des Ponts de Ners

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Comme je sais très bien que vous n'aurez jamais la patience d'attendre que j'ai terminé mon grand chantier autour du monument aux morts, je vous propose un autre chantier... séculaire celui-là !

Voire millénaire ! (mais non il ne va pas être question du cade de Castelnau )

Grâce à l'aide de Marcel Girault qui, en mai 2009, dans le N° 21 de Patrimoine 30 (revue éditée par nos amis de la F.A.H.G.), avait écrit un article très explicite et fort bien documenté sur le sujet, je vais tenter de vous conter la grande saga des Ponts de Ners (et de Boucoiran aussi !).

Donc s'il y a des erreurs ce sera sa faute (à Marcel).

Pas la mienne

Jusqu'à preuve du contraire !

Je préfère vous avertir : c'est long !!! (mais j’espère que ce sera bon...)

~~~~~~~~~~


"C'est l'histoire des mecs qui sont sur les ponts de Ners et qui regardent dans l'eau...les mecs"(salut Coluche !)

Té, pour commencer je vais vous faire un dessin (que j'ai "piqué" à Marcel bien sûr)... 

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...histoire de planter le décor.

Parce que le pont de Ners vous me direz on le connait. Mais plutôt comme ça :

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Oui mais, si depuis la nuit des temps il a fallut traverser le Gardon pour aller de Nîmes à Alès (ou le contraire) les moyens de franchir cette rivière n'ont pas toujours ressemblés à ça.

Dans l'Antiquité (avant et après aussi) on gasait.

"Boudi dé qué es aquo" vont me dire les habitants du nord de Valence (mais non pas Castelnau. Valence dans la Drôme : frontière avec les pays nordiques). 

Je vous explique : pour gaser il faut quitter ses chaussures et remonter les manches de ses brailles (de ses braies... de son pantalon quoi !) et puis traverser le cours d'eau à pied (Hou ! c'est froid !)... ou en charrette, à un endroit entre les deux rives où il n'y a pas trop d'eau. 

Nos ancêtres, qui n'étaient pas couillons, auraient même pavé les gués (puisque on gase à gué).

Un genre de chaussée submersible en diagonale pour ne pas qu'elle ait à lutter contre le courant. Mais bon à Ners ce n'est pas prouvé. Mais ça aurait très bien pu être le cas.

Je vous vois venir avec vos grandes rames  : "Et quand y'a trop d'eau comment on fait ? Hein ?"

Ben on tend un fil de fer (pour tirer droit) entre les deux rives et on prend une barque.

Embarquement immédiat

Même que ça s'appelle un bac.

Et évidemment il y a un barquier, qu'il faut rémunérer (il fait pas ça pour vos beaux yeux !) d'où paiement d'un péage pour passer le bac. 

A Ners l'existence du bac est attestée depuis le 12e siècle jusqu'en 1840.

Avec de brèves coupures dues à des ponts !!!

Ça aurait pu ressembler à ça le bac de Ners :

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Je sais, c'est le bac de Boucoiran ! Mais en 1840 il n'y avait pas de photographe sur les rives du Gardon à hauteur de Ners pour immortaliser une telle scène. Alors je fais avec ce que j'ai !

Ners et Boucoiran n'avaient pas l'exclusivité des bacs en Gardonnenque. 

A Brignon il traversa jusqu'en 1912 (construction du pont Desmond).

A Moussac il fit la navette jusqu'en 1840 (construction du pont suspendu : la passerelle).

A St Chaptes il cabota jusqu'en 1896 (construction du pont) mais reprit du service en 1913 jusqu'à la fin de la 1e guerre mondiale, suite à une méchante crue qui avait cassé le pont tout neuf.

A Boucoiran il sombra dans les années 1920-1930.

Parce que qui dit barque dit eau.

S'il n'y en a pas assez le fond racle sur les galets et ça ne va pas.

S'il y en a trop, en période de crues par exemple, la barque - et ses occupants - sont emportés par les flots. Et vous conviendrez avec moi que ça ne va pas non plus.

Et le Gardon est connu pour ses frasques : soit il emporte tout (et le reste) soit il est sec (comme un coup de trique).

Ce qui bon an, mal an revient à mettre la barque sur cales un bon tiers de l'année.

Et pendant ce temps qu'est-ce qu'il fait le barquier, quand il a fini d'entretenir sa barque ? Surtout s'il a une famille à nourrir. 

Donc le bac ce n'est pas rentable.

Alors nos ancêtres, toujours pas couillons, ont pensé à construire un pont sur le Gardon.

♫♪ Faire un pont... pour de bon ♫♪

Oui mais voilà : ce ne fut pas une mince affaire car c'est plus facile à dire qu'à faire... tenir bon contre les Gardonnades (crues violentes et dévastatrices du Gardon en principe en septembre-octobre).

Le plus vieux qui a laissé des traces date du Moyen Age. Je sais c'est vague comme date.

Mais si on ne sait pas quand il a été construit, on sait quand il a été détruit !

En septembre 1403, par une crue phénoménale qui resta dans les annales pour avoir fait table rase en Gardonnenque, du pont de Lézan au hameau de Massillan dans la plaine entre La Calmette et St Geniès (l'Habitarelle de nos jours), en passant par Boucoiran où il emporta le pont (Ménard qui relate les faits dans Histoire [...] de la ville de Nismes - Vol. 7 - 1744-1758, lui donne cette appellation). Le Pont du Gard lui-même en garda longtemps les stigmates.

Ce pont on peut toujours en voir quelques vestiges dans le lit du Gardon quand les eaux sont basses. A quelques mètres en amont (vers la source pour les non-saumons) du pont mixte (route-voie ferrée).

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Au fond là-bas, dans le vert (dans le noir c'est Gigì) c'est la culée (mais non ce n'est pas un gros mot c'est l'appui d'extrémité d'un pont sur la rive - définition du petit Larousse).

Vous voulez voir de plus près sans vous mouiller les pieds ?

Y'a qu'à demander :

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 N'oubliez pas le barquier-photographe !

Juste un peu plus en amont (suivez les saumons) d'autres rochers affleurent. Et ils sont tellement bien agencés qu'on dirait les piles d'un pont.

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Bingo ! C'en est !

Juste une précision : entre temps, et entre ces deux séries de piles : retour de la barque et du péage pendant près de 4 siècles quand même ! 

1786 : grande révolution.

La construction d'un nouveau pont est annoncée par les Etats du Languedoc.

Un plan est établi (vous pouvez le voir aux archives départementales du Gard) et les travaux mis en route.

Mais celui-là de pont il sera emporté par.... la Révolution !

Dézinguer la noblesse et la royauté et établir la République ça prend du temps et de l'argent.

Donc plus de fonds pour le pont.

Plus que des fondations !

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Heureusement le curé de Ners, Pierre Roussel, avait eu le temps de bénir (en grandes pompes) la première pierre de la culée rive droite, le 9 août 1788, comme en témoigne cet article paru dans Cévennes Magazine. (si vous cliquez sur les images vous n'aurez pas besoin de sortir votre loupe !)

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Et donc grâce aux révolutionnaires le barquier ne perdit pas son emploi. Pour cette fois !

1826-1834 : ♪♫ le petit pont de bois qu'on traversait naguère pour passer la rivière ♫♪.

Nos ancêtres qui jusque là n'avaient pas été couillons, le devinrent en ce début de 19e siècle.

Allez savoir ce qui leur passa par l'antichambre de la cougourde en cet an de grâce 1826 quand ils construisirent un pont en... bois !

Du sapin !

"Noël ! Noël !"

Forcément ça sentait le sapin pour ce pauvre pont qui ne résista guère que 8 ans aux "facéties" du Gardon.

La fin août 1834 sonnait l'hallali en déversant une nouvelle fois des trombes d'eau sur les Cévennes et la Gardonnenque.

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Il nous reste quand même quelques souvenirs visuels de cette "galéjade".

D'abord une très jolie gravure du Sieur Amelin trouvée dans les archives départementales de l'Hérault (il était Montpelliérain. Personne n'est parfait )

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Elle date de 1832 et tout au fond à gauche on voit ce fameux pont de bois.

Au milieu vous reconnaîtrez, bien sûr, le moulin où notre canal prend "sa source"... au Gardon.

Donc d'après ce dessin vous comprenez que ce nouveau pont a été construit bien plus en aval (tournez le dos aux saumons) que les précédents essais. 

Peut-être que ses concepteurs espéraient qu'à cet endroit le lit de la rivière étant plus large, l'eau forcerait moins sur les piles en cas de crue...

Il se trouvait au droit du village de Ners et rive droite (tournez toujours le dos aux saumons qui remontent vers la source) il devait rallier la route royale, impériale puis nationale qui arrivait en droite ligne de Boucoiran (elle ne sera déviée que quelques années plus tard pour passer sur le même pont que la voie ferrée).

Les flots en furie à répétition n'ont pas encore tout emporté, et si vous descendez dans le lit du Gardon (choisissez une saison où vous ne risquez pas de faire des cabrioles aquatiques jusqu'à Remoulins) vous pourrez voir ce qu'il en reste : 

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Il parait même (d'après Marcel Girault qui en avait pris une en photo en 2009) qu'il reste des piles en bois, mais en août 2011 (date des photos ci-dessus) elles devaient être envahies par la végétation ou à nouveau recouvertes de gravas (gravier, galets) par une nouvelle crue...

Le petit pont suspendu de Messieurs Séguin.

Comme il fallait absolument pouvoir traverser à pied -et attelages- secs à cet endroit nos ancêtres (moins couillons) envisagèrent un pont suspendu tel celui de Remoulins, construit par les frères Seguin en 1830.

Il présentait l'avantage de ne pas avoir de pile dans le lit du Gardon et donc moins de risque d'être emporté... jusqu'à Remoulins !

Mais ce projet fut suspendu, puis abandonné, quand Paulin Talabot arriva sur sa machine à vapeur infernale !

1840 : Mixité et parité, les deux mamelles de la voie ferrée.

Et oui le progrès était en marche en cette fin de première moitié du 19e siècle.

Paulin Talabot (et c'était loin d'être un couillon !) souhaitait faire descendre le charbon de la Grand Combe à Beaucaire en utilisant un nouveau moyen de transport inventé par les Anglais : le train !

Et pour franchir cet irritant obstacle que constituait le Gardon à la mi-parcours, il eut l'idée d'accoupler les ponts.

Mais non, pas pour qu'ils fassent des petits ponts, mais des petites arches ce qui renforçait leur solidité.

Donc 8 arches et 2 voies furent construites entre le pont de 1826, le gué et la barque en aval et les restes des ponts de 1403 et 1788 en amont (ça c'est pour voir si vous suivez toujours ).

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Non la photo aérienne ne date pas de 1840.

Yann Arthus-Bertrand n'était pas encore né !

Et ça tient !

Depuis maintenant 175 ans !

Bon il y a bien eu quelques à-coups d'importance depuis. Même pendant sa construction qui fut ralentie par 18 crues successives : une sorte de baptême du feu... et de l'eau !

Ses piles, son tablier, ses arches ou ses culées furent mises à mal par plus d'une crue comme à l'automne 1958 (voir à gauche de la photo)...

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...ou encore en septembre 2002 :

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 Mais il est toujours là, bon pied, bon oeil.

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Toujours en service, même si depuis 1998 il est soulagé d'une grande partie de son trafic routier par son jeune et haut confrère réalisé sur la 2x2 voies (on sait qu'elle part d'Alès mais on ne sait pas encore où et quand elle va arriver à Nîmes).

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Les trois petits cochons n'y sont pour rien. Mis à part le pont en paille qui n'a pas été testé [1], ceux en bois, en pierre et finalement en (chemin de) fer y sont passés... et le dernier est resté.

Le loup peut bien époumoner et les humains s'ingénier, ils ne gagneront peut-être jamais contre le redoutable ennemi qu'est le Gardon !

[1] On a pas essayé le pont en roseau. Qui plie mais ne rompt pas, comme chacun le sait depuis Jean de La Fontaine (qui s'y connaissait en eau !)

~~~~~~~~~~ 

Une saga c'est une loooongue histoire.

Vous aurez constaté que je ne vous ai pas mené en barque sur ce coup-là : je vous avais bien prévenus dès le début 

Chapeau si vous m'avez lue (et supportée) jusque là !

  ~~~~~~~~~~ 

 Sources :

Le Gardon est connu pour en avoir plusieurs donc cet article aussi :

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  • Patrimoine 30 N°21 avril-mai 2009.
  • Cévennes magazine N°1809 - 15 mars 2015.
  • Archives départementales de l'Hérault.
  • Site Delcampe.net.
  • Merci à Colette, aux deux Christian pour les photos et les découvertes dans les vieux papiers et sur le terrain.

Et ceux que j'ai oubliés se reconnaîtront d'eux-mêmes  

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Commentaires

vas y, raconte !! Pat !!
Même si on dit rien, on est là !!
biz Co

Écrit par : Co | lundi, 16 novembre 2015

Une superbe histoire dont j'ignorais le pont de bois, merci Pat et dans mes prochaines ballades il y aura les alentours du pont de Ners (Boucoiran!!)a la recherche des piles en bois?!?
Grosses bises, Nicolas Ecau

Écrit par : Ecau | mardi, 17 novembre 2015

Merci Nicolas et bonnes balades.
S'il y a une photo des piles en bois je suis preneuse ☺

Écrit par : Le hérisson vieux | mardi, 17 novembre 2015

Quelle documentation, et quel plaisir d'apprendre tout ça, à bientôt pour d'autres histoires.

Écrit par : Arécol | mardi, 17 novembre 2015

J'ai bien tout lu jusqu'à la fin, sans ramer.Faut avoir au moins le Bac pour savoir raconter tout ça aussi bien ;-)

Écrit par : Christine | samedi, 21 novembre 2015

C'est de famille : il paraîtrait que mon reiré-gran il faisait passer le bac... sans avoir été beaucoup à l'école ☺
A quand un bac sur le Cantarel ?

Écrit par : Le hérisson vieux | samedi, 21 novembre 2015

C'est pas à Boucoiran que tu vas trouver des bonnes volontés pour chercher de l'eau (ou autre chose).
Y'a qu'une couillonne... et elle vient déjà ☺

Écrit par : Le hérisson vieux | samedi, 21 novembre 2015

Au fait, on devait bien chercher une écluse sur le Cantarel?
Que ceux qui s'ennuient nous contactent, on a beaucoup beaucoup d'idées en tête

Écrit par : Christine | samedi, 21 novembre 2015

je connais une autre couillonne ! mais elle a pas trop le temps :)

Écrit par : Co | lundi, 23 novembre 2015

Les commentaires sont fermés.